avec Olivier Piedfort-Marin
Docteur en psychologie
Psychologue – Psychothérapeute en pratique privée à Lausanne, Suisse
Co-fondateur et Co-directeur de l’Institut Romand de Psychotraumatologie
Président de l’association EMDR Europe
Survivre à l’insupportable : quand la dissociation traumatique protège et désorganise à la fois
Une conférence scientifique et clinique pour les professionnels de la santé et de l’éducatif
Pourquoi cette conférence ?
La dissociation traumatique est l’un des phénomènes cliniques les plus répandus parmi les personnes ayant vécu un traumatisme — et pourtant l’un des plus systématiquement sous-identifiés dans les soins. Selon les études épidémiologiques, les états dissociatifs concernent entre 10 et 29 % des patients dans les services de psychiatrie générale, et jusqu’à 70 à 80 % des survivants de traumatismes sévères ou répétés dans l’enfance. Ces chiffres témoignent d’une réalité clinique omniprésente, qui touche des patients rencontrés quotidiennement dans des contextes très divers : urgences, services de pédopsychiatrie, consultations de médecine générale, structures médico-sociales ou éducatives.
Pourtant, la dissociation reste trop souvent invisible, mal nommée, voire réinterprétée à travers le prisme d’autres diagnostics. Des symptômes dissociatifs tels que les amnésies lacunaires, les épisodes de dépersonnalisation ou de déréalisation, les flashbacks somatiques ou les états seconds peuvent être confondus avec des prodromes psychotiques, des épisodes maniaques atypiques, des absences épileptiques, ou encore des comportements d’opposition ou de manipulation — notamment chez l’enfant et l’adolescent. Cette confusion diagnostique n’est pas anodine : elle peut conduire à des prises en charge inadaptées, des prescriptions médicamenteuses inefficaces, voire à une iatrogénèse relationnelle lorsque le patient se sent incompris ou stigmatisé.
Un mécanisme de survie, d’abord. La dissociation n’est pas un symptôme pathologique au sens premier du terme : c’est une réponse psychobiologique adaptative face à une expérience qui excède les capacités d’intégration du système nerveux. Pierre Janet, dès la fin du XIXe siècle, la décrivait comme un « rétrécissement du champ de la conscience » permettant de survivre à l’intolérable. Un siècle plus tard, les neurosciences du trauma ont confirmé et précisé ce modèle : face à un danger extrême, le cerveau peut suspendre l’intégration consciente de l’expérience afin de préserver le fonctionnement opérationnel de l’individu.
C’est ce que la théorie de la dissociation structurelle de la personnalité, développée par Van der Hart, Nijenhuis et Steele, formalise avec précision : la psyché traumatisée se divise en une Partie Apparemment Normale (PAN), orientée vers la vie quotidienne et la survie sociale, et une ou plusieurs Parties Émotionnelles (PE), porteuses des expériences traumatiques non intégrées. Cette division, fonctionnelle dans l’urgence, devient source de désorganisation durable lorsqu’elle se rigidifie — entravant la cohérence identitaire, la régulation émotionnelle, les relations d’attachement et la capacité à se projeter dans le temps.
Les travaux de Bessel van der Kolk ont par ailleurs montré que le trauma n’est pas seulement une mémoire narrative perturbée : il s’inscrit dans le corps, dans les schémas posturaux, les réactions végétatives, les seuils sensoriels. La dissociation somatoforme — douleurs inexpliquées, anesthésie partielle, mouvements involontaires — en est l’une des expressions les plus difficiles à décoder pour les soignants non formés, et l’une des plus fréquentes dans les parcours de soin complexes. Ignorer cette dimension, c’est risquer de traiter des symptômes en surface sans jamais atteindre le processus sous-jacent.
Une compétence clinique transversale. Savoir reconnaître la dissociation — qu’on soit médecin, psychologue, infirmier ou éducateur spécialisé — ne relève pas d’une spécialité exclusive. C’est une compétence transversale, qui transforme la lecture clinique d’un patient, oriente les décisions thérapeutiques et change profondément la qualité de la relation de soin. Un soignant qui comprend ce que vit un patient en état dissociatif ne le vit plus comme absent, défiant ou « difficile » — il reconnaît un système nerveux qui fait ce qu’il a appris à faire pour survivre.
C’est précisément l’ambition de cette conférence : offrir aux professionnels de terrain les repères théoriques et cliniques nécessaires pour comprendre la dissociation dans sa double nature — protectrice et désorganisatrice — et enrichir ainsi leur pratique quotidienne, quel que soit le contexte dans lequel ils exercent.
Références scientifiques principales :
Van der Hart O., Nijenhuis E.R.S. & Steele K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. Norton.
Van der Kolk B. (2014). The Body Keeps the Score. Viking Press.
Marmar C.R. et al. (1994). Peritraumatic dissociation and posttraumatic stress in male Vietnam theater veterans. American Journal of Psychiatry, 151(6), 902–907.
American Psychiatric Association. (2013). DSM-5: Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5th ed.).
Janet P. (1889). L’automatisme psychologique. Félix Alcan.